Hilma af Klint au Grand Palais : pourquoi ses tableaux étaient cachés
Pourquoi les œuvres de Hilma af Klint sont-elles restées cachées pendant des décennies ?
Elle avait elle-même fixé la date à laquelle le monde pourrait les découvrir.
Hilma af Klint au Grand Palais : jusqu'au 30 août 2026
Du 6 mai au 30 août 2026, le Grand Palais consacre à Hilma af Klint sa première grande exposition en France, en collaboration avec le Centre Pompidou. On y découvre notamment Les Peintures du Temple, les 193 œuvres peintes entre 1906 et 1915 qu'elle avait choisies de cacher. Dont Les Dix Plus Grands - dix toiles de plus de trois mètres de haut sur les âges de la vie. Si vous êtes à Paris cet été, c'est une des rares occasions de les voir en vrai. Réserver vos billets
Hilma af Klint : la peintre que le monde n'était pas prêt à voir
En 2018, le Guggenheim de New York bat son record de fréquentation. 600 000 visiteurs. Non pas pour Picasso. Non pas pour Warhol. Pour une artiste suédoise morte en 1944, dont la quasi-totalité du monde de l'art n'avait jamais entendu parler six mois plus tôt. Elle s'appelait Hilma af Klint. Et ça fait un siècle qu'elle attendait.
________________________________________
Une artiste reconnue le jour, médium la nuit
Stockholm, fin du XIXe siècle. Hilma af Klint mène une carrière honorable. Portraitiste, peintre de paysages, dessinatrice scientifique pour l'Institut vétérinaire, elle est l'une des premières femmes admises à l'Académie royale des beaux-arts de Stockholm, dont elle sort diplômée avec mention en1887. Son atelier se trouve au cœur de la ville, dans le même immeuble que la galerie de l'Association des arts suédois. Elle expose. Elle est respectée.
À partir de 1896, ses vendredis sont consacrés à une tout autre pratique. Hilma se réunit avec quatre autres femmes. Elles prient, méditent et tentent d’entrer en contact avec des entités spirituelles qu’elles appellent les « Hauts Maîtres ». Leurs messages sont consignés dans des cahiers et accompagnés de dessins réalisés collectivement.
Le groupe s'appelle De Fem, « Les Cinq ». Et contrairement à ce que l'histoire de l'art a longtemps laissé croire, Hilma n'y travaille pas seule. Chacune des cinq femmes occupe une place précise dans les séances.
________________________________________
Le Cercle des Cinq : qui étaient les quatre autres ?
Le Cercle n'a pas commencé comme une bande de quatre assistantes autour d'Hilma. A l'origine, ce n'est même pas elle qui le dirige.
Sigrid Hedman - la médium
Elle mène le Cercle depuis le début. En transe, elle prononce les paroles attribuées aux Hauts Maîtres; les autres les notent, les interprètent, les dessinent. Mère de cinq enfants, déjà investie dans le mouvement spiritualiste suédois, elle publie en 1900 un article sur l'épuisement que provoque, selon elle, le travail médiumnique. Elle meurt en 1922, sans avoir jamais raconté publiquement son rôle dans la naissance de l'univers visuel d'Hilma af Klint.
Mathilda Nilsson - la mémoire écrite
La plus âgée des cinq, déjà une figure du spiritisme à Stockholm : elle a participé à la fondation de la société Edelweiss, dont le Cercle est en partie issu, et dirige depuis 1891 la revue "Efteråt?", publiée depuis chez elle. Dans le groupe, elle consigne les messages. Elle continue de publier sa revue jusqu'en 1922 et meurt l'année suivante.
Cornelia Cederberg - la dessinatrice oubliée
Sœur de Mathilda, formée à l'art comme Hilma et Anna Cassel, elle participe aux dessins
automatiques : la main bouge sans intervention consciente, guidée en théorie par une intelligence extérieure. De ces dessins collectifs naissent spirales, formes géométriques, motifs organiques, qu'on retrouvera plus tard dans les tableaux d'Hilma. Personne ne les signe individuellement ; aucune ne se considère comme l'autrice de ce qui lui est transmis. Cornelia meurt en 1933. C'est la plus effacée des quatre : son rôle est attesté, sa vie après le Cercle presque pas documentée.
Anna Cassel - l'autre peintre du Temple
Amie d'Hilma depuis leurs études, sa collaboratrice la plus proche, spirituellement et artistiquement. Elle reçoit elle aussi, parfois, les messages des Hauts Maîtres, et participe directement à la conception de certaines œuvres. Longtemps réduite au rôle d'amie fidèle qui aide dans l'atelier, une découverte change la donne : une soixantaine de ses carnets, retrouvés en 2021, montrent qu'elle a peint elle-même une partie des Peintures pour le Temple. Elle mène aussi son propre travail spirituel : durant les années 1910 et 1920, elle réalise 144 petites peintures, "The Saga of the Rose", retrouvées dans les archives de la Société anthroposophique suédoise. Elle meurt en 1937, sept ans avant Hilma.
Le Cercle se sépare à Noël 1907, quelques mois après sa dernière séance. La raison : Hilma souhaite être reconnue comme la dirigeante, les autres l'acceptent mal. La collaboration ne s'arrête pas net pour autant. Hilma poursuit les Peintures pour le Temple avec un nouveau cercle de femmes, et Anna Cassel y garde un rôle central. Certaines toiles aujourd'hui signées Hilma af Klint pourraient être, en réalité, un travail collectif, voire la main d'Anna, à partir d'instructions reçues en séance.
L'histoire de l'art n'a retenu qu'un nom. Les quatre autres n'ont pas seulement assisté à la naissance de cette œuvre : elles y ont participé, dans la méthode, les symboles, et parfois jusque dans les tableaux eux-mêmes.
_______________________________________
Quand Hilma reçoit sa propre mission
Le 1er janvier 1906, alors que le Cercle se réunit encore chaque vendredi, quelque chose de différent se produit. Lors d'une séance, l'esprit Amaliel ne s'adresse plus au groupe : il s'adresse directement à Hilma. Il lui passe commande. Elle doit peindre les "aspects immortels de l'homme", sur "un plan astral". Il lui demande de consacrer un an à cette tâche exclusive, sans dessiner autre chose. Elle dit oui immédiatement.
Ce qui commence ce jour-là durera neuf ans, bien au-delà de l'année promise et bien au-delà de la vie du Cercle lui-même, qui implose fin 1907. 193 tableaux. Des formats colossaux, certains mesurent plus de trois mètres de haut. Elle les peint à même le sol de son atelier, comme une cartographe du cosmos. Sans esquisse préparatoire. Sans repentir. Elle écrira plus tard : "Les tableaux étaient peints directement à travers moi, sans aucun dessin préliminaire, avec une grande force. Je n'avais aucune idée de ce que les peintures étaient censées représenter. Pourtant je travaillais vite et avec assurance, sans changer un seul coup de pinceau."
Sauf qu'elle ne travaille pas seule. Anna Cassel reste à ses côtés jusqu'au bout, et les carnets mis au jour en 2021 suggèrent qu'elle a elle-même tenu le pinceau sur une partie des toiles. C'est ça, Les Peintures pour le Temple. L'œuvre d'une vie, ou de deux. Et personne, du vivant d'Hilma, ne la verra.
________________________________________
Pourquoi ses tableaux resteront invisibles pendant quarante ans
En 1908, Rudolf Steiner visite l'atelier d'Hilma af Klint. Il est alors le dirigeant de la section allemande de la Société théosophique, bientôt fondateur de l'Anthroposophie, le guide spirituel de toute une génération d'artistes européens. Kandinsky le lit. Mondrian le lit. Af Klint elle-même est adepte de ses enseignements.
Il admire certaines toiles. Puis il rend son verdict : son art ne sera pas compris avant cinquante ans. Elle est, selon lui, trop en avance. Et sa méthode, le médiumnisme, les séances, la main guidée par d'autres forces, ne sera jamais acceptée.
Ce jugement l'anéantit.
Elle continue à peindre. Mais quelque chose se referme. Dans son testament, elle stipule que ses œuvres abstraites ne pourront pas être montrées avant vingt ans après sa mort. Elle mourra en 1944, à 81 ans. Le compte à rebours commence.
Il faudra en réalité attendre 1986, quarante-deux ans, et non vingt, pour que ses tableaux soient montrés au public pour la première fois, lors d'une exposition à Los Angeles. Entre-temps, en 1970, le Moderna Museet de Stockholm s'était vu offrir l'intégralité de son héritage. Gratuitement. Le directeur avait dit non. Trop spiritualiste, trop marginale.
Elle avait raison. Le monde n'était pas prêt.
________________________________________
Hilma af Klint et Kandinsky : qui a inventé l'art abstrait ?
Il existe une date officielle pour la naissance de l'art abstrait. C'est 1910, année de la première aquarelle abstraite de Kandinsky - du moins selon le MoMA de New York - qui s'en tient à cette ligne depuis les années 1930.
Hilma af Klint avait commencé en 1906.
Quatre ans avant Kandinsky. Avant Mondrian. Avant Malevitch. Avant Kupka. Ses tableaux de la série Chaos primordial datent de novembre 1906, archivés avec une précision maniaque dans ses cahiers bleus, jour par jour, heure par heure. Il n'y a pas de débat possible sur les dates.
La différence ? Kandinsky publiait des manifestes, donnait des conférences, construisait une école, nourrissait des critiques. Af Klint peignait dans un atelier à Stockholm, entourée de quatre femmes, pour un temple qui n'a jamais été construit.
L'histoire de l'art s'écrit par ceux qui parlent fort. Elle n'a jamais élevé la voix.
_______________________________________
Quand le monde a enfin été prêt
Quand 600 000 personnes font la queue pour voir ses tableaux en 2018, ce n'est pas par curiosité historique. Ce n'est pas parce qu'elles veulent cocher une case dans leur éducation artistique.
C'est parce que les toiles font quelque chose. Les formes spiralées, les cercles concentriques, les duos de bleu et de jaune, les lettres qui dérivent comme des notes de musique, tout ça n'a pas vieilli d'un jour. Ça ressemble à des images de téléscope, à des diagrammes de physique quantique, à des cartes d'un univers que personne n'a encore cartographié.
Hilma af Klint était convaincue de transmettre un message. Plus d'un siècle plus tard, nous ne sommes toujours pas certains de l'avoir compris.
La dernière entrée de son journal se lit ainsi : "You have mystery service ahead, and will soon enough realise what is expected of you." Même à 81 ans, à quelques semaines de sa mort, elle ne considérait pas avoir fini.
Peut-être qu'elle avait juste commencé.
________________________________________
Plus d'un siècle après leur création, les œuvres d'Hilma af Klint continuent de fasciner par leurs couleurs, leurs symboles et le mystère qui les entoure.
Chez L'Art en Pièces, nous avons choisi trois tableaux emblématiques de cette période pour en faire des puzzles de 1000 pièces.
Une autre façon de prendre le temps de les regarder.